LES DINOSAURES, GRANDEUR ET DÉCADENCE

Philippe TAQUET



  
 
 


Les dinosaures ont eu une longévité remarquable : pendant cent cinquante-cinq millions d’années se sont succédées sur notre planète des centaines d’espèces aux adaptations très variées : plus de deux cent soixante genres de dinosaures ont été décrits à ce jour dont une centaine depuis 1969 et l’on estime que mille deux cents genres au moins ont dû peupler la Terre de la fin du Trias à la fin du Crétacé (Dodson et Dawson, 1991).

Leur diversité est très grande et l’on connaît des dinosaures carnivores très lourds comme le Tarbosaurus ou d’autres très graciles comme le Compsognathus; certains évoquaient l’allure des autruches tel le Gallimimus, d’autres avaient le crâne pourvu de cornes comme les Cératopsiens. De curieux dinosaures à plaques, telle Stegosaurus, côtoyaient de grands herbivores quadrupèdes du genre Diplodocus. Certains étaient lourds et cuirassés comme les Ankylosauriens, d’autres avaient l’avant du crâne en forme de bec de canard, d’autres encore, comme le Baryonyx au museau long et étroit, étaient piscivores. Quelques-uns étaient pourvus de bras géants, d’autres de membres antérieurs atrophiés. Le crâne était épaissi chez Pachycephalosaurus ou totalement allégé et fenestré chez les Oviraptoridae.

Cette diversité extrême traduit de grandes facultés d’adaptation et elle montre que les dinosaures étaient capables d’exploiter un grand nombre de niches écologiques. La diversification des Hadrosaures du Crétacé supérieur peut être comparée à celle des antilopes récentes et actuelles.

Le renouvellement des espèces, des genres et des familles de dinosaures a été important tout au long du Mésozoïque. Les soixante-cinq espèces de dinosaures connues de la fin du Jurassique sont remplacées au Crétacé inférieur par quatre-vingt-dix nouvelles espèces. Le nombre de familles reste relativement stable car il passe de douze à quinze du Jurassique supérieur au Crétacé inférieur; mais parmi ces quinze familles sept sont cependant nouvelles.


 
 
Fig. 3. — Squelette d’Ouranosaurus nigeriensis (lguanodontidé, gisement de Gadoufaoua, Crétacé inférieur du Niger). Le dégagement minutieux sur le terrain de squelettes relativement complets de dinosaures permet d’obtenir de nombreuses données sur l’anatomie et sur la construction de Ces reptiles fossiles. Le cou arqué de ce spécimen, dont les vertèbres cervicales se trouvent au pied du chercheur, est le résultat de la contraction post-mortem des muscles releveurs du cou. La position in situ de chaque os est indiquée lors de la fouille sur un plan. Elle permet de reconstituer le squelette au laboratoire dans de bonnes conditions (Photo P. Taquet).



 
De même le taux de remplacement au cours du Crétacé est important et la faune de dinosaures du Crétacé supérieur à Hadrosaures et à Cératopsiens n’a plus rien à voir avec celle du Crétacé inférieur à Iguanodontidés. La durée moyenne de vie d’une espèce chez les dinosaures est estimée à deux ou trois millions d’années, celle d’un genre à 7,7 millions d’années (Dodson, 1990). Enfin, la découverte et l’exploitation de nouveaux gisements sur tous les continents (fig. 3) a permis de mieux connaître le mode de vie de certains dinosaures et même les conditions qui précèdent la naissance de quelques espèces. En effet, plusieurs pays dont la France, la Mongolie, la Chine, l’Inde, les Etats-Unis, l’Argentine possèdent sur leur territoire des sites privilégiés qui permettent l’étude in situ d’aires de ponte et d’éclosion des dinosaures (fig. 4). Ainsi dans le Montana (États-Unis), les chercheurs ont pu étudier œufs, pontes, embryons dans les œufs, nouveaux-nés, individus jeunes et adultes d’un Hadrosaure (Maiasauria). Les recherches ont montré que ces animaux vivaient en colonies, que les œufs oblongs étaient plantés verticalement dans le sable lors de la ponte, que les femelles devaient accorder des soins à leur progéniture et que les jeunes, après éclosion, restaient à proximité des aires de ponte jusqu’à ce qu’ils atteignent la moitié de leur taille adulte (Horner, 1987; Coombs, 1989).

L’étude de la forme des œufs combinée à celle de la microstructure de la coquille, à celle de leur ornementation et à celle de leur porosité a permis d’obtenir une meilleure connaissance de leur diversité tout en prenant en compte les phénomènes de la diagenèse qui agissent au cours de la fossilisation ou après celle-ci.


 
 
Fig. 4. — Ponte de Protoceratops andrewsi. Les œufs disposés par paires sont déposés radialement et forment plusieurs cercles: certains cercles peuvent contenir jusqu’à douze paires d’œufs. Crétacé supérieur de Mongolie. Longueur d’un œuf 20 cm. (Photo D.Serrette (MNHN) avec l’autorisation de l’institut de Géologie de l’Académie des Sciences de Mongolie.)



 
Pendant une longue période, les dinosaures ne furent connus que sous forme d’adultes. On possède aujourd’hui de bons exemples de stades de l’ontogenèse de plusieurs espèces de dinosaures (fig. 5); les variations au cours de la croissance sont maintenant étudiées grâce à l’utilisation de logiciels informatiques performants mis au point pour l’industrie (Resistant Fit Theta Rho Analysis: RFTRA). Ces travaux de biométrie permettent dans certains cas de reconnaître d’après la forme du crâne quels sont les mâles et les femelles au sein d’une population d’une même espèce.

Les études des empreintes de peau, des traces et des pistes laissées sur le sol, les observations de la microstructure des dents, les coupes histologiques des os et les analyses paléobiochimiques et isotopiques, viennent compléter la panoplie par ailleurs très complète des recherches anatomiques relatives aux structures et aux fonctions du squelette des dinosaures pour construire ainsi une véritable paléobiologie de ces animaux disparus (fig. 6).

La première grande synthèse sur les dinosaures a été publiée aux États-unis (Weishampel et al., 1990) avec la collaboration des spécialistes de nombreux pays. Cet ouvrage remarquable passe en revue tous les représentants de ce groupe, précise leur position stratigraphique et donne pour la première fois une analyse cladistique de la plupart des taxons connus.

Les dimensions atteintes par certains dinosaures, en particulier par les sauropodes, dinosaures herbivores quadrupèdes, ont beaucoup impressionné les chercheurs et le public, au point que plusieurs publications ont insisté sur les problèmes d’anatomie fonctionnelle qui devaient se poser pour des animaux atteignant de telles dimensions. En fait, si des controverses ont eu lieu il y a quelques décennies sur le fait de savoir si les dinosaures se déplaçaient facilement sur terre (il y eut une période pendant laquelle on imagina les Sauropodes au milieu de l’eau et même sous l’eau), on pense aujourd’hui que ceux-ci avaient une écologie proche de celle des éléphants et qu’ils étaient parfaitement adaptés à la vie terrestre (fig. 6). Certains de ces sauropodes furent sans conteste les plus grands vertébrés terrestres ayant jamais existé:
l’omoplate de Supersaurus, l’un des représentants de la famille des Brachiosauridés, est longue de deux mètres cinquante. Les représentants les plus grands de cette famille devaient atteindre un poids d’environ quatre-vingt tonnes, soit douze fois le poids d’un éléphant adulte. Le plus long de ces herbivores atteignait trente mètres de longueur.

Le gigantisme de certains dinosaures a servi autrefois d’argument pour étayer l’une des hypothèses possibles de l’extinction des dinosaures (l’hypertélie étant invoquée dans ce cas). Mais cette hypothèse ne résiste pas à l’examen des faits; la plupart des espèces de grande taille ont vécu au Jurassique supérieur et non à la fin du Crétacé. Il y eut durant toute la durée du Mésozoïque de nombreux dinosaures de taille moyenne et un monde insoupçonné de petits dinosaures commence peu à peu à être dévoilé grâce au lavage et au tri de sédiments fossilifères datant de cette période.


 
 
Fig. 5. — Découverte et dégagement d’un crâne complet de Protoceratops andrewsi (gisement de Tugrig - Crétacé supérieur du désert de Gobi-Mongolie). De nombreux spécimens complets de juvéniles ou d’adultes de cette petite espèce de dinosaure herbivore quadrupède ont été récoltés. La croissance du squelette a fait l’objet d’études biométriques. Les populations de Protoceratops comprenaient des formes robustes et des formes graciles que l’on attribue respectivement aux mâles et aux femelles. (Photo P.Taquet.)

 
 
Fig. 6. — Dinosaures d’Australie. Crétacé inférieur. De gauche à droite au second plan deux Sauropodes brachiosauridés. un Théropode Rapator ornitholestoides, un Sauropode, Austrosaurus mcKillopi. deux Ptérosaures. En avant de gauche à droite trois Ankylosaures. Minmi paravertebra, un Cœlurosaure Kakuru kujani, un Hypsilophodontidé, Fulgurotherium australe, et un Iguanodontidé. Muttaburrasaurus langdoni. Reconstitution de Mark Hallett.

 
 
Fig. 7. — A. La position des continents au Trias supérieur. L’existence de la Pangée, vaste aire continentale constituée de la Laurasie et du Gondwana, explique la relative uniformité des faunes de dinosaures de cette époque. Des restes de Platéosauridés (Dinosaures Prosauropodes) ont été récoltés en Europe (Allemagne. France. Suisse), en Afrique (Afrique du Sud), en Amérique du Sud (Argentine), en Amérique du Nord (Etats-Unis Connecticut), en Asie (Chine: Yunnan).
B.La position des continents au Crétacé supérieur. La fragmentation de la Pangée en plusieurs continents au cours du Mésozoïque s’accompagne d’une diversification des faunes de dinosaures en conséquence, les faunes européennes sont différentes de celles de l’Asie, qui, elles-mêmes, sont différentes de celles de l’Amérique du Sud. L’étude des faunes terrestres du Mésozoïque permet d’induire la présence ou l’absence de connexions entre les différents blocs continentaux.
D’après Owen, 1983 (adapté par F. Vilard).