Jacques Fabriès (1969-1998), professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle.

Jacques Fabriès

Jacques Fabriès est né à Albi (Tarn) le 9 avril 1932. Du Sud-Ouest, il gardera l'accent, la chaleur des contacts humains, une certaine philosophie de la vie et une prédilection pour les Pyrénées, qu'il aura l'occasion de parcourir des années plus tard, au hasard de missions de terrain sur les massifs lherzolitiques. Après des études secondaires au lycée Jean Jaurès d'Albi et une classe préparatoire aux grandes écoles au Lycée Lakanal de Toulouse, il est brillamment admis à l' Ecole Nationale Supérieure de Géologie de Nancy en 1951 (classé 1er), ce qui ne l'empêche pas d'être également admis second à l'Institut National d'Agronomie. Mais ce sont les sciences de la Terre qui l'attirent. Il sort ingénieur-géologue, major de la promotion 1954 de l'ENSG. Il opte ensuite pour la recherche fondamentale et l'enseignement supérieur où il effectuera une carrière exemplaire. D'abord assistant délégué de Géologie à la Faculté des Sciences de Nancy de 1955 à 1957, puis assistant titulaire en 1957, il est nommé Maître-Assistant stagiaire en 1961, puis titulaire en 1963. Il quitte Nancy en 1963 pour entamer une mission de co-opération de 5 ans en Algérie où il accède à un poste de Maître de Conférence à la Faculté des Sciences de l'Université d'Alger, en détachement auprès du Ministère des Affaires Etrangères, puis professeur dans le Cadre Algérien, Directeur du Département des Sciences de la Terre de 1966 à 1968. Après l'Algérie, il revient en France, à Paris, où il devient à 37 ans un des plus jeunes titulaires de la chaire de Minéralogie du Muséum National d'Histoire Naturelle, fonction qu'il assurera pendant 30 ans, malgré les très lourdes charges administratives occasionnées par son mandat de directeur général de l'Etablissement entre 1990 et 1994 et la fatigue due à la maladie au cours des dernières années.

Sa passion pour la minéralogie, Jacques Fabriès l'a découverte en 1944, en accompagnant un géomètre à la découverte des nombreux gîtes minéraux du Tarn. La solide formation de base en mathématique et physique-chimie qu'il a reçue à l'ENSG comptera beaucoup dans son goût pour la quantification des conditions physico-chimique de formation des assemblages minéraux des roches. Mais lorsqu'il entreprend une thèse sous la direction de Marcel Roubault, l'heure est encore aux travaux régionaux comportant une bonne part d'observations de terrain. Sa thèse, soutenue en 1963, porte sur la Sierra Morena (province de Séville, Espagne), un domaine hercynien du rebord méridional de la Meseta Ibérique, à l'époque très mal connu. Il y définit les relations entre une série volcano-sédimentaire Cambro-ordovicienne et le socle cristallin; il étudie plus particulièrement le métamorphisme des roches basiques de cette série et les relations entre le métamorphisme et les nombreux granitoïdes. De ses campagnes de terrain en Espagne, Jacques Fabriès gardera un souvenir ému; ses travaux feront date puisque plus de 35 ans plus tard, il était encore invité à participer à des jurys de thèses en Espagne. Sa thèse marquera durablement ses orientations de recherches autour des roches basiques et des socles profonds. Même si ses propres recherches l'ont parfois éloigné du domaine, il a toujours gardé un œil sur l'évolution des idées concernant l'orogénèse hercynienne en Europe de l'Ouest, par le biais de collaboration ponctuelles ou le suivi d'étudiants : la mort le rattrapera alors qu'il préparait un chapitre d'un livre de vulgarisation consacré à ce sujet.

C'est également au cours de sa thèse que Jacques Fabriès commence à développer son étude de la cristallochimie des amphiboles, en mettant en évidence une relation entre la cristallochimie des amphiboles calciques (hornblendes) et les conditions physico-chimiques du métamorphisme; il poursuit par un travail similaire sur les amphiboles sodiques dans les roches ignées, objet de sa deuxième thèse. Ces travaux visant à établir une classification paragénétique des amphiboles seront présentés au 5ème congrès de l'Association Internationale de Minéralogie en 1966 et publiés peu de temps après. Ils lui confèrent une notoriété nationale et internationale dans la communauté des minéralogistes; il sera notamment associé aux travaux de révision de la nomenclature des pyroxènes publiés en 1988 sous la direction du professeur Morimoto. En Algérie, Jacques Fabriès poursuit ses travaux de pétrographie et de minéralogie des roches cristallines sur les granites jeunes de l'Ouest Africain (Niger, Mauritanie), publiant en collaboration avec des collègues Français où des élèves français ou algérien qu'il a formés. Mais, en poste en Algérie, c'est le Hoggar, vaste étendue de terrains précambriens polymétamorphiques, qui attire rapidement son attention. Il organise plusieurs missions de terrains sur cet ensemble difficile d'accès. Il obtient en 1967 la responsabilité d'un programme de recherche en coopération (RCP) pour coordonner les activités autour du Hoggar. Les thèses de ses élèves français et algériens, ainsi que les nombreuses publications qui ont vu le jour dans les années 1970-1980, ont eu pour point de départ cette RCP. En plus des granites, il s'intéresse au problème des séries charnockitiques du Hoggar septentrional, dans lesquelles il identifie une succession d'épisodes métamorphiques superposés.

Si au Muséum, Jacques Fabriès à succédé à Jean Orcel à la direction du laboratoire de Minéralogie, c'est néanmoins, comme il aimait lui-même à le rappeler, dans la continuité des travaux d'Alfred Lacroix, et plus loin dans le temps, de René Just Haüy que s'inscrit son œuvre scientifique, toute entière basée sur une étroite symbiose entre minéralogie et pétrographie. Comme ses illustres prédécesseurs, il professait que si la minéralogie a pour vocation l'étude de l'architecture des cristaux et l'inventaire de la diversité du règne minéral, elle ne doit pas être dissociée de la pétrographie (ou pétrologie suivant un usage plus moderne) qui en explique la formation, les deux contribuant aux théories de formation de la Terre. Il va mettre ses idées en pratique, grâce notamment à une collaboration suivie avec Fernand Conquéré, alors Maître-Assistant au laboratoire de Minéralogie. Avec Fernand Conquéré, Jacques Fabriès aborde les roches du manteau à travers les massifs lherzolitiques Pyrénéens. Il consacrera au manteau les 25 dernières années de sa carrière scientifique, devenant ainsi un spécialiste internationalement reconnu du domaine. Dans les années 1970-1975, la diffusion de la théorie de la tectonique des plaques met en valeur l'importance de la lithosphère conductive, qui dans ses deux-tiers inférieurs est formée de manteau supérieur. Débute alors une course aux géothermomètres et géobaromètres fondés sur les équilibres entre minéraux associés des péridotites et des pyroxénites, avec pour but de reconstituer les géothermes caractéristiques. A cette fin, Jacques Fabriès reprend la calibration du géothermomètre basé sur le partage fer-magnésium entre olivine et spinelle. Cet article publié en 1979 à Contributions to Mineralogy and Petrology est certainement le plus cité de tous ceux qu'il a écrit. Avec Fernand Conquéré, il applique le géothermomètre olivine-spinelle, ainsi que d'autres tirés de la littérature, aux lherzolites Pyrénéennes, en s'attachant à examiner les variations de température en fonction de la texture de déformation des échantillons. Présenté et publié en 1984 dans les actes du 3ème Congrès International sur les Kimberlites, leur travail révèle deux épisodes de ré-équilibrage dans la lithosphère; ce résultat sera fondamental pour les interprétations du trajet de remontée des écailles tectoniques du manteau supérieur publiées ultérieurement.

Après la disparition prématurée de Fernand Conquéré, en 1983, Jacques Fabriès continue les travaux de minéralogie et pétrographie sur les roches du manteau supérieur, notamment par une étude très fouillée des xénolithes de lherzolites à spinelle de Montferrier, petit pointement volcanique oligocène près de Montpellier. Dans cette publication parue en 1987 au " Journal of Petrology ", il démontre l'absence de relation avec les xénolithes remontés par les grandes provinces volcaniques cénozoïques du Massif Central et de nombreuses similitudes avec les massifs lherzolitiques Pyrénéens, ce qui n'est pas sans conséquence pour les reconstitution de l'évolution gédynamique de la région. Un des premiers, il avait toutefois compris la nécéssité des collaborations multidisciplinaires impliquant minéralogistes, pétrographes et géochimistes des éléments en trace, dès lors que l'on voulait accéder à la complexité du manteau, notamment aux transformations métasomatiques produites par les circulations magmatiques à travers la lithosphère. En 1984 débute donc un travail de longue haleine avec Claude Dupuy et Jean-Louis Bodinier, tous deux chercheurs CNRS de l'équipe de géochimie de l'université de Montpellier. Cette collaboration multidisciplinaire, à laquelle j'ai eu le plaisir de participer activement produira des travaux collectifs sur les massif lherzolitiques Pyrénéens, trop nombreux pour être cités dans ces quelques pages, mais qui continuent à faire référence dans la communauté internationale. Ils seront couronnés par le prix Delesse de l'Académie des Sciences, décerné à Jacques Fabriès en 1990. En parallèle, Jacques Fabriès cultive un petit jardin secret ou il développe l'estimation des temps caractéristiques contrôlant les phénomènes dans la lithosphère à partir des déséquilibres minéralogiques. Il publie en 1998 à Tectonophysics un modèle de synthèse de remontée des massif lherzolitiques en termes de pression, température et temps, en relation avec la géodynamique de la chaîne pyrénéenne. Dans son dernier travail, qu'il n'aura pas le plaisir de voir publié, il reprendra en détail le problème de l'origine des filons riches en amphibole si caractéristiques du massif lherzolitique de Lherz.

Tout en menant ses propres recherches, Jacques Fabriès a enseigné à Nancy et à Alger les concepts de base de la minéralogie, de la cristallographie, de la pétrographie et de la métallogénie. Il a compris très tôt l'importance de la formation d'étudiants dans nos disciplines et mis en pratique ce raisonnement alors qu'il était en poste à l'université d'Alger. Au MNHN, longtemps en dehors des filières universitaires, il s'est efforcé d'intégrer le laboratoire de Minéralogie dans une formation de 3ème cycle fédérale avec les diverses universités Parisiennes : le DEA des Zones Profondes. Tous ceux qui comme moi ont eu le plaisir de suivre cette formation ont pu en apprécier la qualité et regretter par ailleurs sa disparition! Jacques Fabriès s'est aussi constamment intéressé à la rédaction d'ouvrages spécialisés ou à destination du grand public. De nombreuses promotions d'étudiants se sont familiarisés à l'emploi du microscope polarisant grâce au " Petit Roubault ", mais combien se souviennent que parmi les co-auteurs, figure le nom de Jacques Fabriès, auteur du chapitre traitant de l'emploi de la platine universelle et du compensateur de Berek ? Il œuvre aussi pour la vitalité de la minéralogie, notamment lorsqu'il devient président de la Société Française de Minéralogie et Cristallographie de 1985 à 1986. Jacques Fabriès a eu très tôt à faire face à des responsabilités administratives, en Algérie d'abord, puis au Muséum ensuite. Son principal souci a été de faire reconnaître le laboratoire de Minéralogie en tant que laboratoire associé au CNRS. C'est chose faite en 1978 lorsqu'avec le regretté Paul Pellas, il crée le LA 286 "Minéralogie des Roches Profondes et des Météorites ", dont il assumera la direction jusqu'en 1990. Cette structure a permis d'ouvrir le laboratoire vers l'extérieur en favorisant l'arrivée de jeunes chercheurs et l'obtention des moyens matériels indispensables à la minéralogie moderne. Dans la vie de tous les jours, pas de relations hiérarchiques : suggérant mais n'imposant jamais ni ses idées ni son nom, il accordait à ses collaborateurs une complète autonomie. Il n'hésitait pas à déléguer dès lors qu'il appréciait les compétences, notamment dans des domaines trop vastes pour être gérés par une seule personne tels que la conservation des énormes collections dont il avait la responsabilité administrative. Au sein du Muséum, il assume de 1971 à 1980 la fonction d'assesseur (en quelque sorte un intermédiaire) du personnel auprès du Directeur Général. Il est ensuite nommé Directeur Général de l'Etablissement de 1990 à 1994. Dans une période difficile de mutation des grandes structures de l'établissement, il se dépensera sans compter pour obtenir un statut des personnels équilibré et pour qu'aboutissent les projets de renouveau des galeries d'exposition. Son mandat s'achèvera avec l'inauguration de la Grande Galerie de l'Evolution en Juin 1994, une référence en matière de muséologie moderne. En récompense de son action à la Direction du Muséum, il sera fait chevalier de la Légion d'Honneur en 1993.

Jacques Fabriès s'est éteint le 22 Juillet 2000, à l'age de 68 ans, après avoir lutté des années contre une maladie implacable qu'il avait abordée avec le même optimisme et la même rigueur que pour ses recherches. Avec lui disparaît un des grands minéralogistes et pétrographes Français du 20ème siècle, dans la lignée d'Alfred Lacroix auquel il aimait à se référer. Manipulant avec aisance tous les concept de la minéralogie des roches profondes, il avait su garder du recul par rapport à la quantification en sciences de la Terre, optant toujours pour les modèles les plus simples, dès lors que les incertitudes des grandeurs thermodynamiques étaient trop importantes. Il nous laisse en héritage un liste fournie de travaux publiés qui, j'en suis convaincu, seront encore longtemps cités et serviront de base pour de futurs développements dans leurs domaines.

Par Jean-Pierre Lorand Directeur de Recherche au CNRS /2009

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